EFFETS DES FUMIER, LISIER, TYPES DE DÉBRIS SUR LA DIVERSITÉ DES VERS DE TERRE ET LES POPULATIONS DE LEURS PRÉDATEURS NOCTURNES

Depuis des années je tente de démontrer que les diverses espèces de vers dans nos sols nous rendent des services différents et qu’il faut tenter de comprendre leurs actions différentes de façon plus approfondie afin de pouvoir choisir les pratiques de gestion des sols appropriées. Beaucoup s’arrêtent au slogan « santé des sols » sans chercher à aller plus loin. Le sol vivant est d’une grande complexité et il faut le comprendre si on veut en améliorer la qualité.

En Hollande Jeroen Onrust (photo 1) et ses collaborateurs ont étudié, dans 45 champs de foin sur des fermes laitières, des pratiques d’agriculture industrielle, dont des fourrages peu diversifiés, fortement fertilisés, et du fumier liquide sans litière qui rentre facilement dans le sol, versus des pratiques écologiques avec des mélanges de foin complexes et des fumiers solides pailleux qui restent en surface. Ils citent Tsiafouli et al., 2015 et Donald et al. 2006, qui avaient démontré une forte baisse de la biodiversité avec le passage au lisier et au fourrage de raygrass vivace en monoculture. Ils ont constaté une beaucoup plus grande biodiversité en surface et dans le sol avec le second type de ferme et constaté que la présence de matières organiques en surface comme le fumier solide et des résidus de foin favorisait une abondance et une croissance plus rapide des espèces de vers détritivores qui sortent manger en surface la nuit, ce qui nourrissait mieux les prédateurs des vers comme les renards, les hiboux, les pluviers et autres oiseaux champêtres qui étaient plus abondants. (image 2 en néerlandais).


Les vers détritivores (Curry & Schmidt, 2007) étudiés sont du genre Lumbricus, L. castaneus, des épigés, L. rubellus, des épi-endogés qui mangent en surface et intègrent leur nourriture dans le sol (photo 3), et L. terrestris, des épi-anéciques qui s’accouplent et mangent en surface, intégrant graduellement les débris organiques dans le sol, beaucoup plus profondément que les deux précédents, mais les accumulant d’abord en amas à l’entrée de leur galerie pour les décomposer en partie afin qu’il deviennent plus appétents, càd plus faciles à manger. Les détritivores sont au début du cycle des nutriments et peuvent même manger des semences ou les enfouir dans le sol. Bien qu’elles constituent 25 % des vers mesurés dans le sol, ces espèces représentaient 83 % des vers en surface la nuit; vous pouvez les observer la nuit dans vos champs et vos jardins. Comme elles ont des pigments foncés, Onrust les qualifie de vers rouges. Ceci a déjà été discuté ici dans plusieurs publications, que vous pouvez consulter plus facilement sur mon blogue www.lesversetlaterre.bio

Comme le rapport carbone/azote (C/N) du fumier pailleux est assez élevé, sa décomposition est effectuée principalement par des champignons. Du fumier solide, avec de la litière de paille ou de planures de bois, aura donc un effet sur la croissance de champignons qui font partie de la nourriture de ces trois espèces.

Les endogés (Aporrectodea caliginosa dans l’étude, subdivisé ici par Reynolds en A. turgida, A. tuberculata, et A. trapezoides) vivent dans le sol; ils sont aussi appelés géophages car ils mangent beaucoup de terre, des matières organiques plus décomposées, peu fibreuses, et en conséquence riches en bactéries et pauvres en champignons, sont aussi favorisés par le lisier (fumier liquide) qui est décomposé par des bactéries et nourrit peu de champignons car il contient peu de litière. Ils tolèrent bien le labour et sont plus adaptés à l’agriculture industrielle. Onrust les qualifie de vers gris, appellation aussi commune en anglais. À la différence de chez nous, en Hollande le lisier est souvent injecté dans le sol pour diminuer les odeurs et les pertes d’ammoniac. Cette injection assèche les sols et les deux types de vers ont tendance à rentrer plus profondément dans le sol et devenir inaccessible aux prédateurs. Comme les endogés sortent peu en surface, ou pour certaines espèces, seulement la queue pour rejeter des déjections, ils sont rarement la cible de mammifères et oiseaux prédateurs en surface. Dans les traitements avec fumier solide ils sont aussi abondants car ils consomment souvent les matériaux déjà transformés par les détritivores; ils mangent les déjections des autres vers.

Ces chercheurs proposent donc un modèle « axé sur l’écosystème » versus « axé sur les intrants » (illustration 2). Les niveaux trophiques de surface et du sol se déploient vers le haut et vers le bas en trois étapes à partir des plantes qui sont à l’origine de la photosynthèse et de la production primaire nette qui nourrit tout l’écosystème. On voit à gauche les effets de la simplification industrielle et à droite une diversification typique de l’agriculture biologique et de ceux qui s’en approchent en adoptant les modèles régénératifs qui utilisent quand même des pesticides potentiellement nocifs.

Noter que les animaux en surfacent consomment beaucoup d’animaux provenant du sol. Vous pouvez traduire la brochure en néerlandais au moyen d’un logiciel de traduction pour une lecture très intéressante.

Denis la France, enseignant et expert en agriculture biologique,
CETAB+, Cégep de Victoriaville

Références :

  • Onrust J., et al., 2019, How dairy farmers manage the interactions between organic fertilizers and earthworm ecotypes and their predators, Agriculture, Ecosystems & Environment, Vol. 273, 80-85
  • Onrust J. & T. Piersma, 2017. The hungry worm feeds the bird. Ardea 105: 153–161
  • Onrust J, Wymenga E, Piersma T, Olff H., 2019, Earthworm activity and availability for meadow birds is restricted in intensively managed grasslands. J Appl Ecol., 56:1333–1342
  • Jeroen Onrust, Eddy Wymenga & Theunis Piersma, 2019 , Rode regenwormen: sleutelspelers voor boerenlandbiodiversiteit, De Levende Natuur, september 2019, 144-148
 

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