Aujourd’hui on rencontre un groupe de scientifique qui disent que l’humus n’existe pas. Lehmann et Kleber 2015.
 
Il y a bientôt 150 ans le danois Peter Erasmus Müller a proposé une classification des humus en Mor-Moder-Mull. Le premier est typique des forêts boréales; le dernier se développe où il y a des vers de terre et les conditions les plus fertiles, favorable à l’agriculture.
Je citerai d’abord Vincent Poirier qui a publié un excellent document sur cette question :
 
« Les humus de type mull sont des humus dits actifs (Duchaufour, 1995) et sont caractérisés par une décomposition rapide des matières organiques de la litière (Duchaufour, 1995; Ponge, 2003; Sims et Baldwin, 1996).
Les matières organiques sont rapidement incorporées dans les couches minérales de surface et sont intimement liées aux particules de sol. Le mélange des matièresorganiques décomposées et du sol minéral est homogène (GTCC, 2002; Ponge, 2003).
Les liens organo-minéraux sont stables et engendrent une structure aérée composée d’agrégats de différentes dimensions (Duchaufour, 1995)…..
Les mulls sont associés aux sols les plus fertiles, là où la disponibilité des éléments nutritifs est la plus élevée (Ponge, 2003; Sims et Baldwin, 1996; Klinka et coll. 1981).
 
L’humus de type moder est souvent défini comme un intermédiaire entre le mull et le mor (Sims et Baldwin, 1996; Klinka et coll. 1981; Prévost, 1970).
Cet humus forestier aéré est caractérisé par la juxtaposition des fractions organiques et minérales et l’incorporation incomplète des matières organiques peu transformées au sol minéral (Baize, 2004; Lozet et Mathieu, 2002; Caillier, 1999).
Les moders ressemblent aux mors au sens où ils sont constitués d’une accumulation de matière organique partiellement décomposée, mais ressemblent aux mulls puisqu’ils présentent une certaine activité faunique responsable de la fragmentation et de l’incorporation de la matière organique (Sims et Baldwin, 1996; Klinka et coll. 1981).
La structure caractéristique de ce type d’humus est non grumeleuse et les complexes argilo-humiques sont absents (Caillier, 1999)
Les humus de type mor sont dits peu actifs et peu évolués (Baize, 2004; Ponge, 2003; Lozet et Mathieu, 2002; Duchaufour, 1995).
La transformation des matières organiques est très faible et très lente (Baize, 2004; Lozet et Mathieu, 2002), si bien qu’elles s’accumulent en des couches distinctes superposées au sol minéral (Caillier, 1999) …
Le taux d’humification des mors est très faible et il ne s’y forme pas d’agrégats argilo-humiques (Duchaufour, 1995). »
 
Depuis plus d’une vingtaine d’années, appuyé par Jean-François Ponge et plus d’une cinquantaine de collaborateurs, Augusto Zanella, à partir d’une perspective écologique, a étudié et détails et classifié la formation des humus en ajoutant deux nouvelles formes, Amphi et Tangel. Sa démarche est basée sur la pédologie (étude terrain de la formation des sols.) Ils ont publié une vingtaine d’articles scientifiques regroupé sous le titre : Humusica. J’ai eu le plaisir de parler à Ponge et Zanella. Si vous vous intéressez aux sols, je vous suggère de lire ces articles.
Je cite.
« Conceptuellement, Humusica répond à trois questions cruciales :
A) Qu’est-ce que le sol ? Le sol est un écosystème biologique. Il recycle les structures mortes et intègre la matière minérale, fournissant des éléments organiques, minéraux et organo-minéraux plus ou moins réélaborés pour soutenir les organismes vivants.
 
B) Si le sol possède une essence biogénique, comment devrait-il être classé pour servir des objectifs de gestion tels que l’exploitation ou la protection des paysages ? Une classification utile des sols devrait prendre en compte et proposer des références pertinentes pour discriminer biologiquement les caractéristiques du sol.
 
C) Comment cette classification des sols peut-elle être utilisée pour gérer le changement climatique actuel ? En utilisant les connaissances recueillies sur la biodiversité et le fonctionnement des sols naturels (ou semi-naturels) pour reconstituer la biodiversité/le fonctionnement perdus des sols fortement exploités ou dégradés. »
 
 
Bernier illustre bien le contraste entre un humus mull formé par une action dominante des vers de terre (la drilosphère), des bactéries et des endomycorhizes qui créent un humus intimement lié aux minéraux du sol, et un humus moder où les vers sont absents; ce système de détritusphère est dominé par les arthropodes dont les boulettes fécales contiennent peu de sol minéral, les ectomycorhizes et les champignons saprophytiques.
 
Voir les graphiques tirés de Beare etal. 1995 pour mieux comprendre. Le mull contient des agrégats, pas le moder ni le mor. Cependant, si les enchytréides sont présents dans un moder, il y aura une certaine agrégation. Ça prend un mull pour faire de l’agriculture, même en zone boréale.
 
Merci à tous ces gens qui nous aident à mieux comprendre le monde!
 
Denis La France, Enseignant et expert en agriculture biologique,
CETAB+, Cégep de Victoriaville
 
Ressources : 
  • Vincent Poirier, 2005, Mull, moder et mor : étude des formes d’humus et de leur classification.
  • Müller, Peter Erasmus (1889). « Recherches sur les formes naturelles de l’humus et leur influence sur la végétation et le sol, traduit par Henri Grandeau ». Annales de la Science Agronomique Française et Étrangère. 1: 1–351.
  • Augusto Zanella, Judith Ascher-Jenull, Jean-François Ponge, et al., 2018, Humusica: Soil biodiversity and global change, Bulletin of Geography. Physical Geography Series, No. 14 (2018): 15–36
  • Beare, M.H., Coleman, D.C., Crossley Jr, D.A., Hendrix, P.F., Odum, E.P., 1995. A hierarchical approach to evaluating the significance of soil biodiversity to biogeochemical cycling. Plant Soil 170, 5–22
  • Nicolas Bernier, 2017, Hotspots of biodiversity in the underground: A matter of humus form?, Applied Soil Ecology
  • Lehmann J, Kleber M., 2015, The contentious nature of soil organic matter. Nature. 2015 Dec 3;528(7580):60-8.

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